Si comme moi vous vivez au Maroc (ça se voit à mes recettes) vous avez certainement remarqué que, pour acheter au souk ou dans les hanouts, il faut un minimum de pratique du marocain. Et je dis bien du marocain, c'est-à-dire de la darija, et pas de l'arabe classique.
Les listes de vocabulaire ne sont qu'un début
Beaucoup de listes circulent sur internet, donnant la traduction des noms des épices, des fruits, légumes et autres ingrédients…
On y apprends par exemple que "tomate" se dit matisha, alors qu'en arabe standard c'est tomata. Que "basilic" se dit lehbak ou hbak (avec ou sans article), alors qu'en arabe standard c'est rayhan.

Le vocabulaire c'est nécessaire, bien sûr. Mais apprendre des listes de centaines de mots, sans pratiquer, sans les placer dans des phrases, c'est rebutant. Cela me rappelle l'apprentissage des verbes irréguliers anglais, ou des verbes à préposition allemands…
Et puis ces listes ont deux défauts :
- elles donnent juste des mots, sans la prononciation. Sans la "grammaire" (le genre, le pluriel) ;
- certaines mélangent darija et arabe standard
Quel vocabulaire ? En arabe, darija, berbère, du sud, du nord ?
Pour moi, c'était d'autant plus compliqué que ma belle-famille est berbérophone. J'ai donc appris certains mots en berbère.
Par exemple, le pain, en darija et en arabe classique, c'est khobz ( خُبْز ) (ou khobza en darija). Mais en amazigh c'est aghroum (ⴰⵖⵔⵓⵎ).
Comment décrire sa viande ?
La viande, en arabe standard, c'est Lham ( لحم ) et en darija ça y ressemble mais ça se prononce différemment : Lehm ; en amazigh c'est théoriquement aksoum (ⴰⴽⵙⵓⵎ). Mais ma belle-famille disait tifiyi.
Après, quelle viande ? Au Maroc, on te propose de la viande à tajine, des brochettes ou de la viande hachée (kefta). En France, tu as l'onglet, le flanchet, la hampe, le paleron, le collier, l'araignée, la poire, le filet et le faux-filet, la bavette, l'aloyau, la côte de boeuf, le gîte, la macreuse … Je ne prétends pas connaître exactement la position de tous ces morceaux sur la bête, mais quand je lis une recette qui demande de la macreuse ou de l'aloyau, comment je demande ça à mon boucher ?
Pour les poissons, c'est encore plus compliqué.

Dans beaucoup de langues, il y a un "flou" dans les noms de poissons, qui peuvent désigner une ou plusieurs espèces. Au Maroc, c'est encore pire. Bien sûr il y a la sardine (sardin ( سَرْدِين ) en arabe standard, serdin en darija, sserdin ou tildut en amazigh), et le maquereau, lsqumrī ( إِسْقُمْرِي ) en arabe standard, kabayra en darija marocaine ( كَبَايْلَة ) mais skombri en Algérie et en Tunisie, asawru en tamazight (ⴰⵙⴰⵡⵔⵓ) , la raie… Mais d'autres noms peuvent désigner des espèces différentes, selon les lieux, comme le cabillaud.
Pourquoi ? Sans doute parce que le poisson voyageait moins que la viande, à cause des difficultés de conservation. Il y n'y avait donc pas de pression pour la standardisation des noms.
En plus, au Maroc, les noms de poisson, dans le sud, ont été fortement influencés par l'espagnol, à cause de la colonisation dans des territoires où la pêche est abondante.
Bref, même les listes de vocabulaire peuvent être trompeuses.
Acheter, ce n'est pas seulement dire un nom d'ingrédient
"Je voudrais commander un kilo de côtes d'agneau pour samedi"
"Je voudrais quatre bouquets de basilic, mais je les trouve un peu chers, tu peux me faire un prix ?"
"Les grenades de la dernière fois étaient délicieuses, est-ce que celles-ci sont aussi bonnes ?"
… c'est ça l'interaction normale quand on fait ses courses, et là, tu vois bien que la liste d'ingrédients est largement insuffisante ! Juste un mot de la phrase à chaque fois, et il faut aussi comprendre la réponse !
Et, non et non, tous les vendeurs ne parlent pas français. Dans les magasins, dans les grandes villes, oui, "un peu" mais pas tous, ni dans les hanout (les petites boutiques).

Comprendre les recettes
Je ne sais pas si tu as entendu parler de Choumicha ? Une cuisinière vedette, très connue, dont la chaine Youtube présente de merveilleuses recettes marocaines. Un peu l'équivalent marocain et féminin de Philippe Etchebest. Mais ses recettes sont en marocain !
Et le sous-titrage et la traduction "automatisée" de la darija, et même de l'arabe standard, ce n'est pas ça.
Là encore, le visuel ne suffit pas. Les ingrédients, les quantités, les temps de cuisson… tout ça est nécessaire pour comprendre une recette.
Et donc, maintenant, j'ai appris la darija
J'ai donc pris les choses en main et décidé de prendre des leçons de darija. Je suis loin d'être bilingue (un cerveau un peu rétif, de grosses difficultés avec la prononciation), mais cela va beaucoup mieux. Je revis, au souk, dans les hanouts et même ailleurs. Je peux faire des small talks avec les chauffeurs de taxi, comprendre les discussions dans le tram, suivre des vidéos sur Facebook, bref participer à la vie marocaine.
Et tout ça parce que j'étais frustrée pour ma cuisine !
Apprendre la darija est plus simple qu'apprendre l'arabe standard. Le plus souvent elle est retranscrite en caractères latins, sa grammaire est très simplifiée par rapport à l'arabe (par exemple, les déclinaisons ont disparu). Pour des objectifs pratiques (courses, cuisine, taxi, etc) c'est largement suffisant, d'autant plus que l'arabe standard ne vous suffira pas pour comprendre les Marocains.



