Avec plusieurs années de retard, j'ai découvert que j'achetais mes melons comme une touriste. C'est-à-dire mal. Très mal. Quand je vivais à Ouarzazate, les melons étaient rarissimes. C'est en allant à El Jadida, puis Casablanca, que j'en ai trouvé en abondance. Mais pas le cantaloup de mon enfance.
Je me souviens encore de ma première saison complète à El Jadida, quand je pointais du doigt les étals du marché de samedi matin en bredouillant « *ça, le melon jaune* » avec l'assurance de celle qui ne sait pas ce qu'elle dit. Le vendeur me regardait, compatissant, et me tendait un fruit. Je rentrais, je le coupais, je goûtais… et je me disais que le melon marocain était « sympa, mais sans plus ». Qu'on se le dise une bonne fois pour toutes : c'est vraiment la pire idée qu'on puisse avoir.
Le melon n'est pas « sympa mais sans plus ». C'est moi qui étais sympa mais sans plus dans ma manière de le choisir. Et surtout, c'est moi qui confondais tout. Parce qu'au Maroc, on ne trouve pas « le melon ». On trouve les melons. Plusieurs. Distincts. Avec des noms, des histoires, des saisons, des usages. Et si vous croyez, comme je l'ai longtemps cru, que le melon jaune et le melon cantaloup sont des variations d'une même chose, il est temps qu'on ait une petite conversation.
Le melon, ce fruit de l'été qui a traversé le monde
Pour une fois c'est une plante originaire d'Afrique, plus exactement d'Afrique tropicale. On trouve d'ailleurs des melons sauvages dans le désert marocain(ils sont très amers !). On le cultive déjà en Égypte au III° millénaire avant JC. De là, il conquiert tout le bassin méditerranée en l'Asie. Son nom vient du grec mêlopepôn qui veut dire pomme (courge) cuite au soleil.
Le melon – Cucumis melo pour les botanistes, kharbouza (خربوزة) en darija pour le commun des mortels – est originaire d'Afrique tropicale. Les Grecs le divinisèrent un peu (Déméter et son histoire de grains de grenade à part, les dieux grecs appréciaient visiblement les fruits sucrés). Les Romains l'ont popularisé en Méditerranée.
A l'époque antique, les melons étaient petits, de la taille d'un coing. Ils ont ensuite grossi via la sélection botanique.

Au Maroc, il s'est parfaitement acclimaté – on le trouve des plaines du Gharb aux jardins de Marrakech, des champs de Khouribga aux potagers de d'El Jadida. On en cultive même dans la région de Zagora, ce qui est surprenant, voir choquant, étant donné ses besoins en eau.
En effet, ce qu'il faut comprendre, c'est que le melon est un fruit exigeant. Il aime le soleil, certes, mais il aime aussi l'eau – beaucoup d'eau. Un melon, c'est 90% d'eau dans sa chair.
Cultiver du melon au Maroc, c'est un défi permanent entre la chaleur nécessaire à sa maturité et l'irrigation indispensable à sa chair juteuse. Dans les régions comme le Gharb ou le Tadla, où les nappes phréatiques et les canaux d'irrigation permettent une agriculture intensive, le melon pousse à merveille. Ailleurs, c'est plus compliqué.
C'est peut-être pour ça que, au fil des siècles, les agriculteurs marocains ont sélectionné et adopté des variétés adaptées à leurs terroirs – et que les marchés locaux proposent aujourd'hui une diversité que je n'avais tout simplement pas remarquée.
Le melon, nutritionnellement, c'est un champion de l'été : hydratant, riche en vitamines A et C, source de potassium, pauvre en calories (moins de 40 calories aux 100 grammes). Mais soyons honnêtes : on ne mange pas du melon pour sa feuille de nutrition. On en mange parce que, quand il est bon, c'est une explosion de sucre, de parfum, de fraîcheur qui fait oublier les 40 degrés de l'après-midi.
Le Souihla : le Galia marocain, celui qui m'a fait changer d'avis

Le premier melon qui m'a fait comprendre que j'avais tout faux, c'est le Souihla. Souihla (سويهلة) – c'est le nom local du melon Galia, cette variété israélienne développée dans les années 1970 qui a conquis le monde. Au Maroc, on le trouve partout, des grandes surfaces aux petits étals de bord de route. Sa peau est jaune pâle, presque dorée, avec un fin réseau de « mailles » brunes sur la surface. La chair ? Vert-pâle, tendre, sucrée à l'excès.
Je me souviens du premier Ѕоuіhlа que j'ai goûté « correctement » – c'est-à-dire à maturité, pas acheté en juin alors qu'il n'était mûr qu'en juillet, pas coupé trop tôt le matin alors qu'il n'avait pas fini de respirer la nuit. J'avais attendu que la peau devienne presque orange près du pédoncule, que le parfum se fasse insistant sans être fermenté. Je l'ai coupé en deux, j'ai retiré les graines avec une cuillère, et j'ai goûté. Juste comme ça. Pas de sel, pas de jambon, pas de citron, pas de vinaigre. Juste la chair.
C'était délicieux. Non, c'était "savoureux". Un sucre mielleux, une texture fondante, un arrière-goût floral qui restait en bouche. Je me suis dit : « Voilà. Voilà ce que je cherchais pendant toutes ces années. » Depuis, le Souihla est mon melon de référence. Je vous le recommande chaudement si vous aimez le sucre, si vous cherchez un melon pour le manger nature, en dessert, ou coupé en dés pour une salade de fruit improvisée sur la terrasse à 19h quand le soleil commence à baisser.
Astuce personnelle : le Souihla, une fois mûr, ne se conserve pas longtemps. Deux-trois jours maximum au frigo. Mais il ne faut pas le mettre au frigo trop tôt – le froid arrête sa maturation. Achetez-le ferme, laissez-le à température ambiante sur le plan de travail, sentez-le tous les matins. Quand le parfum devient presque trop fort, c'est le moment. 1, 2, 3… coupez.
Le Melon Jaune : le melon canari, pas le cantaloup

Le melon jaune est celui que je croyais connaître. C'est en réalité le melon canari (canary melon), qu'on se le dise une bonne fois pour toutes – et non le cantaloup, comme je l'ai longtemps cru bêtement. Le саnаrі a cette peau jaune vif, presque fluorescente, lisse et sans rides. Sa chair, blanche ou crème très pâle, est ferme, juteuse, et son goût est doux, légèrement acidulé, moins musqué que celui du cantaloup.
Je l'ai confondu avec le cantaloup pendant des années, parce que les deux portent parfois l'étiquette « jaune » sur les étals, et que ma paresse intellectuelle faisait le reste. C'est vraiment la pire idée qu'on puisse avoir, de ne pas vérifier. Le canari est plus rafraîchissant que sucré, plus « eau fruitée » que « explosion de miel ». Il se marie bien avec le citron, avec la menthe, avec les salades où on veut de la fraîcheur sans lourdeur.
Au Maroc, je le trouve en début et fin de saison, quand les Souihla et les Ananas peinent. Sa chair ferme tient bien en dés, ne s'effondre pas, résiste à l'assaisonnement. Je l'utilise dans des salades composées, des brochettes glacées, ou même – osons – en gaspacho froid mixé avec du concombre et un peu de piment vert. Et si vous arrivez à mettre la main sur du jambon cru, une tranche de canari fondante sous une fine lanière de jambon, c'est un régal. Sinon, le magret séché local fait parfaitement l'affaire.
Ce qui m'amuse, c'est que les Marocains que je connais appellent souvent « le melon jaune » tout court celui-là, comme s'il était la version de référence. C'est peut-être vrai visuellement – il est impossible à rater sur un étal – mais gustativement, je trouve qu'il manque de caractère comparé au Souihla ou à l'Ananas. Chacun ses goûts, évidemment. Et chacun ses confusions, aussi. J'ai corrigé la mienne.
L'Ananas : le melon qui sent l'exotisme, même quand il vient de Khouribga

Le melon Ananas est ma dernière découverte. Et quand je dis « dernière », je veux dire « il y a deux ans ». Je l'avais vu, ce melon oblong, cette peau orangée et ridée, ce parfum… oui, ananassé. D'ailleurs, de nombreux Marocains croient que ce melon a été hуЬrіԁé аѵес ԁе l'аnаnаѕ. Je pensais que c'était un coup marketing, un nom inventé pour vendre. J'avais tort.
Le melon Ananas est une variété ancienne, probablement originaire du Moyen-Orient, qui a ce parfum particulier – sucré, tropical, avec une acidité légère que les autres melons n'ont pas. Sa chair est blanche à crème, moins colorée que le jaune, mais plus parfumée que le Souihla. Et c'est cette acidité qui le rend intéressant : il ne « lourde » pas, il ne gave pas. On peut en manger une demi-part sans se sentir comme si on avait avalé un pot de miel.
Au Maroc, je le trouve surtout chez les producteurs directs, ceux qui vendent au bord de la route entre Casablanca et Marrakech, ou au marché de Dar Bouazza quand les saisonniers l'apportent. C'est moins standardisé que le Souihla, moins présent dans les grandes surfaces. Et c'est peut-être pour ça que je l'aime : il a le goût de l'imprévu, de la rencontre. Vous ne savez jamais vraiment ce que vous allez avoir avec un Ananas. Parfois divin, parfois un peu fade. C'est le jeu.
Je l'utilise dans des salades de fruits où je veux de la complexité – avec de la menthe fraîche du jardin, un filet de jus d'orange pressé, quelques grains de grenade que j'ai pris soin de congeler en saison. Ou alors, tout simplement, en brochettes glacées pour les enfants : des cubes de melonAnanas, des cubes de pastèque, au congélateur deux heures. Rafraîchissant, ludique, et ça fait oublier qu'il fait 40 degrés dehors.
Le Sanchou : le « vert », le Mzawka Marhoum, et ma confusion de l'année dernière

Voici le melon qui m'a causé le plus de problèmes. Le Sanchou – ou Mzawka Marhoum (مزوكة مرحوم) en darija, ce qui signifie à peu près « la pastèque défunte » ou « lа раuѵrе раѕtèquе », selon les interprétations locales. C'est un melon vert, à chair verte, à peau verte. Il ressemble à une pastèque miniature, d'où le nom. Et pendant des mois, je l'ai appelé « le melon vert » comme si c'était une catégorie générique.
Erreur. C'est une variété espagnole, le "Sancho", qui a été adoptée au Maroc et qui s'y est parfaitement acclimatée. Sa chair est ferme, croquante, moins sucrée que les autres – presque neutre, parfois, quand il n'est pas assez mûr. Mais quand il est bon, il a une fraîcheur incroyable, une légèreté que les melons sucrés n'ont pas.

Le Sanchou, c'est le melon de la salade. Point. Je ne le mange presque jamais nature – il manque de sucre pour ça, selon moi. Mais coupé en dés, avec du concombre, de la tomate, un peu d'oignon rouge, de la menthe, de l'huile d'olive et du vinaigre de vin blanc (ou de citron, si le vinaigre est introuvable), c'est une salade d'été parfaite. Le Maroc fait du concombre et de la tomate une religion estivale ; le Sanchou s'y intègre comme s'il avait toujours été là.
Et puis il y a cette histoire de « Marhoum ». Je l'ai demandé à un vendeur du marché, un jour. Pourquoi « la pauvre pastèque » ? Il a ri, il a haussé les épaules. « Parce qu'elle est petite, qu'elle n'a pas de sucre, qu'elle est pauvre comparée aux autres. » J'ai trouvé ça tendre, presque triste. Mais le Sanchou n'est pas pauvre – il est juste discret. Il attend qu'on sache quoi en faire.
Le Cantaloup : le vrai, l'ancien, celui qui vient d'Italie

J'ai gardé le Cantaloup pour la fin, parce qu'il mérite une clarification. Au Maroc, quand on dit « cantaloup », on pense souvent au melon jaune décrit plus haut. Mais le vrai cantaloup – le Cantalupo, du nom du village italien près de Rome où il fut cultivé pour les papes – est une variété distincte. C'est un melon qui a été rapporté à Rome d'Arménie par des moines au XV° siècle. Sa culture se propage à l'extérieur de l'Italie au XVI° siècle, en particulier en France, en Charentes, où il deviendra le "melon charentais". C'est un melon à chair orange, oui, mais à peau lisse ou très légèrement ridée, pas à « mailles » comme le Souihla.
Le trouver au Maroc ? C'est de plus en plus rare. Les variétés modernes – Galia ou Souihla, Ananas – ont détrôné les anciennes. Mais si vous avez de la chance, si vous connaissez un producteur qui maintient les semences traditionnelles, vous pouvez tomber sur un vrai cantaloup. Et c'est une expérience. La chair est dense, presque serrée, le sucre est concentré, le parfum est celui des melons d'antan – celui qu'on lit dans les livres, qu'on imagine dans les tableaux de la Renaissance.
Je n'en ai goûté qu'une fois, chez un ami agriculteur près de Benslimane. Il m'avait dit : « Attends, je vais t'apporter *le* melon. » Je ne savais pas ce que c'était. J'ai coupé, j'ai goûté, et j'ai compris que tout ce que j'avais mangé avant était une approximation. Le cantaloup, c'est le melon dont les autres se souviennent. C'est leur ancêtre commun, leur rêve.
Comment déguster le melon, ou l'art de ne rien faire
Je vais vous dire quelque chose qui va choquer ceux qui aiment compliquer : "la meilleure façon de manger un melon, c'est de le manger". Nature. Coupé en deux, graines retirées, cuillère dans la main. Ou en tranches, si vous préférez la texture des bords. Pas de sel, pas de sucre, pas de citron, pas de Porto (c'est vraiment la pire idée qu'on puisse avoir, le melon au Porto – qui a inventé ça ?).

Si vous voulez absolument pimenter l'expérience, un filet de jus de citron vert sur un Sanchou, c'est acceptable. Une pincée de fleur de sel sur un Souihla très mûr, c'est intéressant – le sel révèle le sucre, comme dans les desserts japonais. Mais ne transformez pas le melon en chantier. C'est un fruit qui a déjà fait tout le travail : le soleil, l'eau, le temps, la maturité. Votre rôle est de ne pas gâcher.
Au Maroc, je mange mon melon sur la terrasse, à 18h, quand le soleil est encore haut mais que la chaleur commence à se retirer. Je le partage avec qui passe – voisins, amis, le chat qui squatte le mur. C'est un fruit de partage, de convivialité, de simplicité. On ne mange pas du melon seul, dans son coin, en réfléchissant à ses impôts. On mange du melon en regardant la mer, en écoutant le bruit des vagues, en se disant que l'été, malgré tout, a du bon.
Combien coûtent les melons au Maroc ?
Les prix sont très variables, le même melon peut être produit au Maroc ou importé. Et puis les prix dans les supermarchés ou chez le vendeur en bord de route ne sont pas les mêmes.
Pour vous donner une idée, voici les prix moyens en supermarchés des différents melons qu'on trouve au Maroc :
| Prix moyen (production Maroc) | Prix moyen (import) | |
|---|---|---|
| Souihla | 5 | |
| Melon Jaune | 5,50 | 23 |
| Melon Sanchou (Vert) | 28,50 | 49 |
| Melon Sanchou Marhoum | 31 | |
| Melon Ananas | 17 | |
| Melon Cantaloup | 21 | 40 |
A noter qu'à la fin du mois de Juillet, le melon Souihla était entre 1 et 2,3 dirhams au marché de gros de Casablanca.
Et vous, quel est votre melon ?
Je pourrais continuer longtemps. Parler du melon grillé – oui, grillé, sur le barbecue, avec un peu de miel et de thym, une découverte absurde et délicieuse. Parler du sorbet au melon et à la menthe, qu'on peut même faire sans sorbetière en écrasant la chair congelée avec un peu de sirop de sucre. Parler de cette année où j'ai tenté de faire sécher des tranches de melon au soleil, comme on fait les figues ou les abricots, et où j'ai obtenu… quelque chose de collant et de questionnable, disons.

Mais je m'arrête là. Parce que le melon, au fond, c'est une histoire de rencontre. De marché, d'étal, de vendeur qui vous dit « hadak mzyan, kuli b saha » (celui-là est bon, mange-le en santé). De retour à la maison, de couteau qui traverse la chair, de première bouchée qui vous rappelle pourquoi vous aimez l'été.
Alors, la prochaine fois que vous passez devant un étal de melons au Maroc – à Dar Bouazza, à Marrakech, au bord d'une route de campagne – arrêtez-vous. Demandez les noms. Sentez. Comparez. Goûtez. Et surtout, n'appelez plus tout ça « le melon ». Il y a le Souihla, le Jaune, l'Ananas, le Sanchou, le Cantaloup. Et peut-être d'autres encore, que je n'ai pas découverts. Avec neuf ans de retard, je suis encore en train d'apprendre.


